Novembre, c’est le mois du film documentaire. Comptoir du doc en assure la coordination pour le département d’Ille-et-Vilaine. Nous avons demandé à Agnès FREMONT, programmatrice de cet événement de nous en parler.
– Comment Comptoir du doc a été amené à assurer localement l’animation du Mois du doc ?
C’est une initiative nationale pour faire sortir les DVD des tiroirs des médiathèques qui étaient trop peu empruntés, et du coup organiser une projection et une rencontre. Projection et rencontre, c’est l’ADN du mois du Doc, avec des cinéastes pour parler du documentaire. Ça a commencé au niveau national en 2000. Comptoir du Doc, qui à l’époque avait une personne salariée en contrat jeune, a saisi l’opportunité d’organiser le mois du Doc. A l’origine, l’association montrait des films des membres de Comptoir, qui étaient aussi réalisateurs et producteurs. On a pu ensuite inviter des cinéastes d’autres régions, et puis des cinéastes un peu plus connus, comme Claire Simon. Je suis arrivée en 2013. On avait environ 50 projections sur le mois. Çà a grossi petit à petit, jusqu’en 2019, où on a atteint plus de 80 projections.

Comptoir est présent au départ, dans l’organisation et la logistique. On essaie aussi d’être présent en proposant une prestation technique, pour que les projections soient de qualité. Ce sont des projections gratuites, soutenues par les communes ou par les communautés de communes.
– Cette année, il y a 34 films proposés. Parmi ces 34 films, certains ont été choisis par des adhérents de Comptoir. Comment se fait ce choix ?
Comme pour d’autres festivals, Comptoir du Doc propose aux adhérent.es de faire partie d’un groupe de programmation. En tant que chargée de programmation, je présélectionne des films. J’en vois beaucoup dès le mois de janvier. J’opte pour des films assez récents pour que les cinéastes puissent être disponibles pour accompagner leurs films.
Je présélectionne des films qui me semblent intéressants, aussi bien dans le fond que dans la forme. Je propose ces films, une fois par semaine, à un groupe de programmation durant trois mois, l’objectif étant de choisir collectivement neuf films.
– Cette année, dans les films qui ont été sélectionnés par les adhérent.es de comptoir, y-a-t-il une coloration particulière ?
Le choix reste très éclectique en fonction des productions du moment. J’essaie de ne pas passer un film qui parle de la même thématique qu’une choisie l’an passé. Je varie les thématiques. Ce qui relie les films, ce sont les destins humains, les trajectoires traversées par les uns et les autres avec des contextes plus ou moins difficiles. Il peut y avoir des films qui sont tournés localement et qui nous parlent de notre territoire mais il y a des films où les réalités viennent de plus loin mais qui peuvent avoir une résonance avec ce que l’on peut vivre. Ce que je trouve intéressant dans le mois du Doc, c’est qu’on peut montrer aussi bien des films bretons, par exemple un film comme Véto de Campagne qui est tourné à 50 km d’ici à Châteaubriand, qui parle des difficultés des agriculteurs et des éleveurs, qui suit une vétérinaire engagée et passionnée. Mais on peut aussi avoir un film comme Rashid, l’enfant de Sinjar qui parle du génocide Yezidi à travers les yeux d’un adolescent. Il a vécu cette tragédie au cœur de sa famille, avec un enlèvement par Daesh en Syrie, avec des disparitions, des assassinats. Et puis, comme tout adolescent, il grandit, il a envie d’être amoureux, il a des amis, il pense à son avenir. Je suis très contente d’inviter la réalisatrice qui connaît bien la Syrie, l’Irak, qui a travaillé sur Daesh. A travers son très beau film, elle va nous transmettre son témoignage et son expérience de femme réalisatrice.
Le Mois du doc, c’est un voyage, un voyage à travers les films avec des rencontres de cinéastes qui viennent d’horizons très différents. Et puis, il y a des réalisateurs et réalisatrices qu’on suit depuis des années. Par exemple, Vincent Boujon, réalisateur de Os Barcos, qui a fait une tournée en Ille-et-Vilaine au mois du Doc 2015, pour son premier film qui s’appelait Vivant !. Il revient avec un film qui se passe au Brésil. Des habitants d’une favela résistent face à la gentrification et à la corruption.
Même chose pour Samuel Poisson-Quinton, avec son deuxième film Le cueilleur de mémoires qui part en tournée régionale. Il était venu en 2023 pour La vie totale. Son nouveau film évoque la mémoire, la transmission par le cinéma. Très souvent, les spectateurs se rappellent de leur passage précédent.

– Il y a aussi des films choisis au niveau régional ?
Dans chaque département breton il y a une asso1 qui coordonne. Quatre films sont donc choisis collectivement. Nos choix sont transmis aux structures partenaires qui veulent participer au mois du Doc. Il n’y a pas d’obligation à prendre des films proposés par Comptoir du Doc. La structure peut être autonome. En revanche, nous avons une offre clé en main. On négocie les droits de diffusion, on s’occupe de la tournée des cinéastes, on s’occupe de la communication avec un catalogue départemental.
– Quel film as-tu proposé ?
J’ai proposé C’est la vie Ginette. C’est un film réalisé par Antoine Tracou, un réalisateur qui connaît très bien Comptoir du Doc. J’ai beaucoup aimé ce film parce qu’il parle de l’art, de la mort, de manière très pudique et très subtile.
Dans la sélection régionale, Il y a trois films bretons : C’est la Vie Ginette, Le cueilleur de mémoire et Zone grise de Liza Guillamot. C’est son 1er film documentaire. Elle montre des jeunes qui sont en formation en école de police à Saint-Malo, et qui vont devenir gendarmes, CRS, en fonction de leur niveau et de leur affectation.
Le 4ème film Les dames blanches vient de Belgique. Originaire de République Dominicaine, Siméon, un jeune mineur est arrivé à Gand avec sa famille. Il apprend la langue et fait un stage en Ehpad pour devenir aide-soignant tout en pensant à sa grand-mère qu’il a accompagnée jusqu’au bout.
– Ce que j’avais trouvé exceptionnel, en accompagnant pour le mois du Doc à Saint-Lunaire, Bain-de-Bretagne, Le Vivier sur mer, Fougères, c’est qu’il y avait une attente du public. On avait un public avec un bon nombre d’habitués, qui attendait ce moment-là, ce mois de novembre. De plus, certains organisateurs ont plusieurs projections, du coup ça fait un événement qui dure sur plusieurs séances. C’est assez exceptionnel, qu’on attende la projection d’un film documentaire ?
Oui, on attend la projection d’un film documentaire, d’une thématique aussi. Il y a des endroits où il n’y a pas forcément beaucoup d’offres culturelles à l’année. Dans des petites communes il y en a, mais peu. Le mois du doc se passe dans les lieux publics, la médiathèque ou la salle polyvalente. Ce sont des projections gratuites où les gens se déplacent, même si parfois ils ne savent pas ce qu’ils vont aller voir. Ils font confiance aux organisateurs. Et puis il y a toujours le débat avec les cinéastes, sans oublier les rencontres informelles, après, pendant le pot de l’amitié offert par la commune accueillante. Les gens qui n’osent pas poser des questions, peuvent aller voir l’invité, pour témoigner parce que le film résonne avec la vie de chacun et chacune, ou prolonger la discussion. Ce sont des moments très vivants.

– Le mois du Doc, cette année va se clôturer, aux Champs libres, avec un week-end un peu exceptionnel, peux-tu nous en parler ?
Ce sera un focus sur le cinéma colombien. Trois salariées de Comptoir sont parties à Barranquilla, sur la côte caraïbe colombienne, proposer et animer un atelier pratique de court-métrage documentaire, un projet mené grâce au financement de l’Institut français et de Rennes Métropole. On a eu un partenariat avec le festival MIDBO, Festival International Documentaire de Bogotá, qui a lieu aussi fin octobre début novembre, un peu au même moment que le mois du doc. On avait envie de clôturer cet échange en proposant une sélection de films documentaires colombiens.
On a programmé 3 films récents et un film qui compte dans l’histoire du cinéma latino-américain, Amour, femmes et fleurs de Marta Rodríguez et José Silva. La réalisatrice s’intéresse aux populations victimes du conflit armé, pauvres, minoritaires, invisibilisées comme les femmes. C’est un film très important en Colombie. Il est présenté en version restaurée
La Bonga de Canela Reyes et Sebastián Pinzón-Silva parle aussi de l’histoire récente de la Colombie, puisque c’est le pays où il y a eu plus de déplacements forcés, de personnes qui ont dû quitter leur habitat suite au conflit armé. Là, c’est tout un village qui a dû fuir du jour au lendemain, un village qui a été réquisitionné par les paramilitaires d’extrême droite. C’est une histoire de territoire. Toute la population est partie. 20 ans plus tard, les réalisateurs proposent de faire une marche initiatique jusqu’au village, village dont il ne reste plus grand chose. Ce très beau film sera accompagné de Bibata Uribe, ancienne programmatrice du Festival du Panorama Colombien à Paris.
Relicto, un film de Guillermo Quintero. C’est un réalisateur que l’on suit. On a déjà projeté Rio Rojo il y a trois ans. Là, c’est la recherche du dernier survivant d’une communauté autochtone amazonienne. La réalité et le mythe se mélangent. Si cet homme est toujours vivant, il est le dernier à parler la langue de sa communauté.
Dernier film, En Tierra de Simón Uribe, sur un village reculé où le seul lien est un avion et c’est un très vieil avion qui, quelque part, représente le destin. Pour ces deux films, on aura une rencontre en visio, parce que les deux réalisateurs seront en Colombie à ce moment là. Et notamment Guillermo Quintero dont le film Relicto passera en même temps à Rennes et en Colombie.
– Parle-nous du volet scolaire et universitaire.
A Rennes, il y a un master de réalisation documentaire et une licence cinéma. Comptoir est en lien avec l’université, un lien qui se renforce et se solidifie. Pour le mois du doc, j’ai toujours quelques étudiants de licence 3 qui participent au groupe de programmation. En fait, ils ont une double casquette, à la fois participer au groupe pour la sélection collective, et choisir le film qui va passer en novembre au Tambour. Çà passe aussi par le service culturel et les bibliothèques universitaires (Rennes 1 et Rennes 2).
Sinon on profite de la présence des cinéastes pour proposer des séances scolaires. Ça passe par les médiathèques qui sont souvent en lien avec les documentalistes des collèges et lycées. Malheureusement, depuis l’année dernière, les établissements sont confrontés aussi à la baisse des subventions du pass culture. C’est un petit peu plus difficile. Mais ceux qui participent depuis des années continuent. Cette année, 9 séances scolaires sont prévues. Comme il y a déjà une séance sur place, parfois on peut doubler avec une séance scolaire, comme à Bain de Bretagne.
– Le mois du doc 2026 est sur les rails. Comment s’annonce l’avenir pour le mois du doc, pour la diffusion du cinéma documentaire, les relations avec les médiathèques aussi, et les difficultés que peut-être certaines peuvent rencontrer aussi.
Depuis 2-3 ans, la situation est plus difficile. On est dépendant des financements publics. Il faut être réaliste, soit ça se maintient, soit ça diminue, et malheureusement les structures comme les médiathèques, leur budget diminue aussi, tant pour l’acquisition des livres que pour l’action culturelle destinée aux habitants. C’est vrai que le mois du doc a un coût. C’est toute une économie, produire des films, financer le cinéma en payant les droits de diffusion, et aussi rémunérer les auteurs, parce que c’est leur travail. On arrive à un équilibre très précaire. Malheureusement, le nombre de séances depuis 3 ans, diminue. Il y a des structures qui arrêtent, faute de financement, mais l’espoir c’est qu’il y a aussi des structures intéressées qui peuvent varier leur offre culturelle, et se dire « ah tiens le documentaire ». Deux médiathèques sont arrivées, celles de Médréac et de Pipriac. D’autres, comme celle de Gosné se projette pour l’année prochaine. Des cinémas associatifs comme celui de Bréal a arrêté cette année faute de bénévoles mais espère participer l’année prochaine.
On s’adapte aussi à la réalité de chacun et de chaque structure et on a un vrai soutien de la région Bretagne. Grâce à la coordination régionale, cet événement itinérant a du sens, parce qu’on propose la culture gratuite pour tous et toutes. Le droit à la culture, c’est un droit essentiel que l’on doit accompagner et soutenir.
– Et puis ne pas oublier le plaisir pris par le public dans les différents lieux de la région, partager la projection de films, débattre, voyager.
Oui, l’intérêt est toujours là, il n’a pas changé, c’est juste les moyens financiers qui peuvent manquer. On veut faire des économies sur la culture, mais je crois que les gens ont besoin de culture pour vivre. Voilà, on croise les doigts, et puis n’oublions pas l’enthousiasme des associations partenaires, des bénévoles, qui font encore bouger les choses.
Merci Agnès, bon mois du Doc.
Programme et fiche sur les films sur le site de Comptoir du doc
- Cinécran, Ty films et Daoulagad Breizh ↩︎