« Le documentaire, genre intime, me convient mieux parce qu’il est adapté à mon caractère. Il m’offre de rassembler les deux moitiés de ma personnalité, l’une rationnelle et ordonnée, l’autre émotionnelle et sentimentale. »1
Il y a quelques mois, j’ai présenté une conférence autour du cinéaste Patricio Guzmán, l’auteur entre autres de La bataille du Chili et de Nostalgie de la lumière. Parmi l’assistance composée d’adhérent·es de Comptoir du doc et de leurs ami.es chilien·nes, se trouvait un collaborateur du réalisateur. En échangeant avec lui, il m’a confié que le cinéaste préparait un nouveau film mais que l’écriture était ralentie car sa santé était précaire.
Le 15 septembre 2026, Patricio Guzmán est décédé.

Septembre est-il un mois maudit pour le Chili? Le 11 septembre 1973, un coup d’état fasciste a renversé le gouvernement d’Unité Populaire et tué son Président Salvador Allende. Fidèle du Président et cinéaste, témoin actif des premières années de l’Unité Populaire, Patricio Guzmán a aussi été victime du coup d’état devant faire un choix cornélien. « Incarcéré au stade national, une seule idée m’encourageait sauver La bataille du Chili dont les bobines contenaient ce rêve éveillé. J’ai quitté le pays avec mes bobines et une fois le film fini, mon exil a commencé », dit-il en voix off dans son film Salvador Allende (2004).
Patricio Guzmán fait le choix de l’exil pour sauver des images, celles qu’il a filmées avec son équipe la 3ème année de ce gouvernement. Toutes les bobines de rushes ont été expédiées en Europe mais il faut monter ces images. Il veut faire un film qui retrace cette épopée, un film pour transmettre ces moments historiques, montrer la ferveur populaire, l’enthousiasme collectif de l’utopie révolutionnaire mais aussi comprendre et exposer les rouages qui ont abouti à l’échec de ce nouveau modèle. Ce sera La bataille du Chili, film composé de 3 parties2.

Ces images devenues des images d’archives marqueront à jamais le cinéaste. Toute son œuvre en est imprégnée d’autant plus que l’exil l’a tenu longtemps éloigné de son pays. Il continuera à faire des films mais loin du Chili. Il n’aura de cesse d’interroger ces événements tragiques mais aussi l’histoire de son pays et de sa terre. « Répéter, c’est interroger la notion-même de présent. Le sens d’une image n’est jamais figé, chaque bouleversement de l’histoire ébranle ses contenus ». écrit Julien Joly dans le livre qu’il a consacré à l’auteur chilien3.
D’abord soutenue par la parole d’autres témoins exilés, la réflexion du cinéaste sera de plus en plus personnelle et intime, comme le montre l’évolution de sa trilogie La cordillère des songes, Le bouton de nacre et Nostalgie de la lumière consacrée à son pays mais aussi à ses habitant.es.
A la fin de la conférence, j’ai pu discuter avec quelques jeunes d’origine chilienne. L’une d’elles qui avait vécu sa scolarité sous la dictature, était particulièrement émue par un extrait d’un film que j’avais montré, Chili, la mémoire obstinée (1997). Dans ce film, Patricio Guzmán revient au Chili projeter son film La bataille du Chili dans des lycées et universités. Dans l’extrait, Guzmán filme la réaction de quelques étudiantes. Elles sont sidérées, en pleurs parfois, cherchant des mots pour exprimer une colère en découvrant qu’on leur a caché tout un pan de l’histoire de leur pays.
Comme les protagonistes du film, cette jeune fille avait découvert l’histoire récente de son pays par les films de Patricio Guzmán et tout particulièrement La bataille du Chili.

Ces réactions m‘ont semblé valider le choix courageux du cinéaste de sauver les images, d’en faire un film et de le diffuser pour transmettre aux générations futures, générations dont il évoque les luttes dans ce qui sera son dernier film Mon pays imaginaire (2022).
Patricio Guzmán connaissait la force d’émotion du cinéma et le communiquait à merveille.
Merci Patricio et vive le cinéma.
Jean-Luc Lebreton