C’EST COMME ÇA de Sarah Bellanger

Un article de EVAN MONTEMBAULT

Angers, 5 avril 1958, 7 h 30, la sonnette s’active, le travail commence. À son poste, au-dessus d’elle, se trouve une grande machine avec un plateau manuel en bas. Il faut installer les pulls sur le plateau, faire attention à l’encolure, mesurer la longueur de la manche, sauter pour attraper le plateau supérieur de la machine, écraser le pull et, au pied, chauffer la vapeur ; et tout cela 280 fois par jour. Payée au rendement et chronométrée, ce sont les gestes que Marie-Jo, ouvrière textile à l’usine Excelsa, fera pendant 34 ans.

Dans une famille qui n’a pas pour habitude de parler de ses émotions, de ses ressentis, Sarah Bellanger y ouvre une brèche dans son premier long métrage C’est comme ça. En donnant la parole à sa grand-mère, elle raconte à travers la caméra son parcours, de son entrée en usine à son licenciement. Entre intimité émotionnelle familiale et intimité du cadre qu’on retrouve dans La Matelassière d’A. Cavalier (1987), dont Sarah Bellanger s’est inspirée, s’y entremêle une distanciation : émotionnelle dans le rapport à l’époque narrée par Marie-Jo et critique dans le rapport aux gestes, ceux qu’elle répétait à l’usine, qu’on voit en écho à l’image.

Car il y a là deux tournures filmiques que convoque Sarah Bellanger pour son film. La première consiste à filmer le quotidien de sa grand-mère, sa routine de retraitée, tout en y exhumant, par la parole, son passé. Ici, la parole habite l’espace. Elle fait écho à ce qu’on voit, mais surtout à ce que l’ex-ouvrière fait, faisait. N’étant pas nostalgique, elle n’hésite pas à se défaire, à jeter, à donner des objets pourtant traces de son passé, empreints d’une mémoire amenée à nous échapper. Chaque trouvaille capturée par la caméra sonne comme une victoire, un prolongement de vie de l’objet naturel. Mais ce qui fait aussi trace, c’est la marque du temps qui s’imprime en nous.

La deuxième tournure met en valeur ces gestes par la création d’un espace visant à reproduire les conditions de travail de l’usine textile de l’époque. On voit alors la cinéaste, dans l’image, au travail, investir un terrain vague dans la ville d’Angers et disposer plusieurs éléments ici et là. Une horloge, des tables alignées, des bobines de fil, un rideau : ces objets n’évoquent pas une reconstitution historique. C’est Marie-Jo qui les rassemble et qui en fait une image évocatrice. Ce décor minimaliste, dont l’artificialité est signifiée par la présence du terrain vague au sol, du champ d’herbes et des maisons derrière, couplé aux gestes de Marie-Jo, questionne le·la spectateur·rice sur l’événement, l’action reproduite.

En questionnant le travail, Sarah Bellanger ne propose pas de réponse mais nous invite à réfléchir avec elle. Entre pudeur, intimité de la relation petite-fille et grand-mère, plans rapprochés et distanciation critique, travail collectif sur la partie théâtrale, C’est comme ça éveille en nous une empathie pour Marie-Jo, manifestée au travers de la réflexion sur ses conditions de travail. Sa parole apporte un sens aux gestes qu’elle continue de reproduire pour prévenir son arthrose aujourd’hui. Ces gestes qui l’ont usée pendant une grande partie de sa vie active sont ceux qu’elle doit faire tous les jours pour moins souffrir. Des gestes ineffaçables qui, grâce au film, se trouvent réinvestis dans une démarche de réappropriation, transformant l’usure du travail en mémoire active.

>> Projection du film C’EST COMME ÇA, vendredi 24 avril à 17h15 au TNB dans le cadre du festival Vrai de Vrai. En présence de Sarah Bellanger, réalisatrice du film. Gratuit, entrée libre.

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