Histoires de la bonne vallée

Comptoir du doc accompagne la projection du film de José Luis GUERIN Histoires de la bonne vallée (Shellac films) dans le cadre du festival Vamos al cine au cinéma ARVOR.

Le cinéma espagnol est actuellement l’un des plus créatifs, que ce soit dans le domaine de la fiction avec des cinéastes comme Olivier LAXE, Rodrigo SOROGOYEN, Carla SIMON ou Jonas TRUEBA ou dans celui des séries, avec parfois les mêmes réalisateurs. Peut-être moins connu car moins diffusé, le documentaire est tout aussi vivant avec des films comme Tardes de soledad d’Albert SERRA, Qui à part nous de Jonas TRUEBA, Le songe de la lumière de Victor Erice ou encore les films de Jose Luis GUERIN.

Un autodidacte

Jose Luis GUERIN est né en 1960, à Barcelone. Il débarque à Paris à l’âge de 20 ans. Il ne fait pas d’école de cinéma. Il apprend le cinéma dans les salles en voyant les classiques de John FORD ou Jean RENOIR mais aussi des films des années 80, ceux d’Eric ROHMER, de Chantal AKERMAN ou du documentariste underground Jonas MEKAS. Jose Luis GUERIN entretiendra d’ailleurs une correspondance vidéo avec lui en 2011. Dans une de ces lettres, le réalisateur espagnol évoquera un autre grand cinéaste japonais, peintre des gens simples et de la famille, Yasujiro OZU.

Photos du tournage d’Histoires de la bonne vallée

Une caméra pour se mettre en rapport avec les gens

Dans son film Guest (2010), Jose Luis GUERIN parcourt le monde invité dans de nombreux festivals. Dans un entretien filmé, il explique qu’il explorait les villes toujours avec une petite caméra. A l’origine, c’était pour se protéger des médias mais, au final, la caméra « devient un outil pour s’approcher et connaître, pour se mettre en rapport avec le monde, avec les gens. » Jose Luis GUERIN s’était déjà intéressé aux hommes et aux femmes dans le film qui l’a rendu célèbre En construccion, réalisé en 2001. Comme Histoires de la bonne vallée, c’est un film de commande sur un quartier populaire de Barcelone. En filmant la réhabilitation d’un immeuble du barrio chino, il montrait le changement sociétal mais aussi la résilience des relations humaines.

Un territoire où filmer

Les films de Jose Luis GUERIN commencent parune immersion dans un territoire, une région d’Irlande pour Innisfree, une ville, Strasbourg pour Dans la ville de Sylvia ou un quartier pour En construccion et Histoires de la bonne vallée. A l’image de Guillaume BRAC que nous avions accueilli lors d’une carte blanche du festival Revers, Jose Luis GUERIN s’attache à un lieu déterminé, le quartier de Vallbona pour GUERIN, la base de loisirs de Cergy-Pontoise pour BRAC dans l’île aux trésors. Ces deux cinéastes partent du postulat que le territoire est un lieu qui sédimente les histoires de ses habitant.es. Des récits multiples hantent le lieu. « Tout semblait contenir des histoires. Je pense que le scénario est d’une certaine manière contenu dans l’espace, et que filmer c’est l’interpréter », explique le cinéaste.

José Luis GUERIN s’est intéressé à Vallbona suite à une commande du Musée d’Art contemporain de Barcelone. C’est un quartier un peu délaissé dans la périphérie de Barcelone. Une cité-jardin devait y être implantée mais le Franquisme a mis fin au projet. Depuis, des gens s’y sont installés de manière anarchique. Le développement logistique de Barcelone a fait le reste. Le quartier est maintenant enclavé entre le chemin de fer, les routes et le canal Rec. Certains habitants disent qu’ils vivent sur une île qu’il faut quitter en traversant le pont.

Le lieu et la parole

En construccion commençait par des images d’archives du quartier d’El Raval (Barrio chino). Pour Vallbona, pas d’archives. Jose Luis GUERIN va les créer en utilisant les images Super 8 qu’il a tournées lors de ses repérages. Le noir et blanc va donner l’illusion d’images du passé et nous introduire dans ce lieu perdu. « Le Super-8 se manifeste aujourd’hui comme du passé. C’est ainsi qu’on le perçoit face au présent de l’image numérique. Cela équivaudrait à la mémoire visuelle de documents d’archives.»

Un point commun entre les réalisateurs déjà évoqués c’est la porosité du cinéma entre fiction et documentaire. José Luis GUERIN va utiliser les moyens du cinéma de fiction pour réaliser son film. Après ces images de repérages, le film se poursuit par un dispositif plutôt fictionnel : le casting. Celui-ci a deux objectifs, d’abord recueillir des histoires, des mémoires et des imaginaires, mais aussi, un objectif plus traditionnel : découvrir des visages, choisir des personnes qui deviendront les personnages du film. Un montage rapide d’extraits du casting nous permet de rencontrer les habitants du quartier, futurs protagonistes du film : Carles, Antonio, Tatiana, Fatima, Norma,…

La fiction du réel

Le tournage a duré plus de deux ans avec au total seulement une trentaine de jours de tournage .«Il n’y avait pas de scénario a priori, mais une scénarisation permanente ». Là encore, le réalisateur va utiliser les moyens du cinéma de fiction en mettant en situation ses personnages, ce que faisait également Guillaume BRAC dans L’île aux trésors. Ils vont mettre en place ce que Claude LANZMAN dans Shoah appelait « le lieu et la parole ». Le décor crée les conditions favorables au récit. D’une situation artificielle, va naître le réel ou tout au moins une image du réel.

Le quartier Vallbona n’est pas d’emblée un lieu agréable à vivre constamment pollué par les nuisances de la métropole et les trains qui passent. Et pourtant, les habitants y sont attachés. C’est leur quartier. Il y trouvent un havre de paix et surtout c’est un lieu de rencontres et d’échanges. C’est au potager que se réunit la famille indienne. Carles, le paysan passe de longs moments avec son ami dans son jardin. Et puis, il y ale canal, « lieu de baignade »où se retrouvent les enfants, les adolescents mais aussi leurs parents.

Vallbona a accueilli tout au long de l’histoire des réfugiés ayant fui leur pays. Ils ont apporté avec eux les histoires de leur jeunesse et le récit de leur voyage souvent semé d’embûches. Toutes ces familles, ukrainiennes, russes, portugaises ou marocaines se racontent. Elles dialoguent en espagnol, catalan, russe ou ukrainien. Même si la sédentarisation est difficile et les contraint à de nouveaux déplacements, la vie continue de génération en génération. « On va transplanter la plante comme on nous a transplantés, dit Fatima, la gitane portugaise ».

Des personnages particulièrement bien filmés

Comme souvent dans un film choral, certains personnages prennent plus la lumière. Ce sera le cas de ce couple où Nicolas, le mari est victime de la maladie d’Alzheimer. Norma, sa femme musicienne, met toute son énergie et son entrain pour l’inciter à travailler sa mémoire. Qu’elle soit non diégétique ou jouée par les protagonistes, la musique soutient leurs dialogues comme elle accompagne les moments de partage du quartier. Elle est enjouée lors des fêtes improvisées ou plus nostalgique lorsque sont évoqués des souvenirs souvent douloureux. Dans les ruines de sa maison, avec beaucoup d’émotion, Antonio fait revivre son épouse et le tango qu’elle dansait.

En cinéphile, Jose Luis GUERIN utilise les ressources du cinéma pour sublimer ces récits. « Décider de chaque cadre, chaque coupe, chaque son. De là découle mon goût pour le cinéma, pour son écriture, et ma manière de me relier au monde ». La caméra accompagne les personnages par des travellings dignes du cinéma de fiction. Les échanges entre protagonistes, souvent tournés à deux caméras, donnent lieu à un montage dynamique. Dans la discussion déjà évoquée entre Norma et Nicolas, le film alterne champs et contre-champs avant de réunir dans le même cadre les deux amoureux, un cadre légèrement flouté par la transparence de la fenêtre. « Les reflets dans les fenêtres, ou la profondeur de champ, jouent là un rôle crucial, tout comme le montage sonore qui met en relation les différentes histoires.»

Disparaître ou s’adapter

Le film a un rythme lent et une teinte proche du clair obscur. Comme l’évoque un habitant au début du film, cela pourrait être un western, mais un western crépusculaire. La métropole Barcelonaise est envahissante et menace la vie de la communauté. En admirateur de John Ford, (il a réalisé Innisfree sur les lieux de tournage de l’homme tranquille de John FORD), Jose Luis GUERIN montre la résilience de ces femmes et de ces hommes. Les personnages ne s’opposent pas frontalement mais s’adaptent à la situation de crise. Pour continuer, les habitants du quartier vont devoir se déplacer, emportant avec eux leurs histoires mais aussi des éléments symboliques comme ces arbres qu’ils vont déplanter et replanter. Le film s’arrête mais l’histoire va se poursuivre. Déjà dans En construccion, Jose Luis GUERIN s’inquiétait de la disparition d’un quartier populaire. A la fin du film, quelques plans sur de nouveaux résidents montraient des signes discrets d’espoir. Là, ce sont les enfants et les adolescents, futurs « acteurs » du quartier qui donnent cette note positive. Même s’ils fuient à l’approche hypothétique de la police, ils sont prêts à revenir pour vivre ensemble et se soutenir. Comme le faisaient les deux enfants à la fin de l’île au trésor de Guillaume BRAC, la solidarité n’a pas disparue. Ensemble, la conquête de nouveaux lieux reste possible.

De nouveaux récits vont pouvoir s’écrire.

Dès lors, pour survivre,

la Vie,

Il a fallu qu’elle inventât

Sans cesse un nouvel habitat

Jacques REDA1

Source photo : site de Jose Luis GUERIN

Sources des entretiens :

Dossier de presse Histoires de la bonne vallée, extrait du journal de tournage par Javier GUERRA, assistant réalisateur

Essai visuel par Alberto BERMEJO, supplément DVD du film Guest

– Entretien Le Monde Par Clarisse Fabre 17 décembre 2025

Films de Jose Luis GUERIN évoqués dans l’article :

– Innisfree 1990

– En construccion 2001

– Dans la ville de Sylvia 2007

– Guest 2010

– Correspondance Jonas MEKAS-Jose Luis GUERIN 2011

1Jacques REDA Le tout, le rien et le reste GALLIMARD

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