Entretien avec Faustine CROS

A l’occasion de la projection de son vie Une vie comme une autre au festival Ré-elles, la réalisatrice Faustine CROS nous a accordé un entretien. Voici ses réponses :

Le déclencheur du film

L’annonce de la tentative de suicide de ma maman m’a tellement choquée que j’ai eu envie de redécouvrir notre histoire. Ces images étaient toujours dans mes souvenirs. C’était la représentation d’un bonheur familial. Mais, j’ai trouvé assez étrange de me dire que finalement, ces images racontent la part fantasmée du bonheur de notre famille. Donc, j’ai commencé à réfléchir sur ce qui était arrivé à ma mère, mais aussi ce qui avait été filmé vraiment dans ces images.

En faire un film

J’avais besoin de trouver ma place, de faire apparaître mon regard sur notre histoire. J’ai voulu m’emparer de cette caméra, de dire aujourd’hui c’est à notre tour, ma mère et moi, de raconter.

Dans les images de mon père, je retrouvais la posture traditionnelle de documentariste qui n’intervient pas sur la réalité, qui s’efface derrière sa caméra. Au contraire, j’avais envie que ça devienne un endroit d’un vrai échange possible. J’ai adapté ma manière de filmer en fonction de ce nouveau rapport à la caméra, qu’il ne soit pas dominant ou enfermant, qu’il soit au contraire quelque chose qui nous redonne une forme de liberté.

La construction du film

Çà a été un très long processus. Je n’avais aucune idée préconçue. J’ai fait beaucoup d’allers-retours entre le montage et le tournage. Je regardais les rushes qui me faisaient venir des questions. J’allais tourner chez mes parents puis je revenais en montage. J’ai filmé pendant cinq ans. J’avais énormément de matière, peut-être plus d’images que ce qu’avait filmé mon père pendant toutes ces années. Au montage, on a vraiment réécrit et trouvé l’articulation entre les archives et les images que je filme aujourd’hui.

Des limites à cette intimité

Cà me pose un problème de continuer à filmer quand je sens que la personne filmée n’est pas montrée de manière digne. Par exemple la scène où mon père filme ma mère au frigo en train de pleurer, pour moi, c’est insoutenable. J’aurais juste voulu lui venir en aide et arrêter la caméra.

Ma mère en avait marre franchement à certains moments d’être filmée aussi. Je pense que pendant longtemps on a eu cette difficulté à communiquer entre nous sans la caméra, on avait toujours besoin de se filmer, d’avoir un projet pour venir se parler les uns les autres. On était un peu bloqués. Je pense qu’aujourd’hui ça va mieux aussi.

Un tâtonnement documentaire

J’avais envie de raconter comment petit à petit, je trouve ma place dans ce film, comment on arrive à s’équilibrer et à se rencontrer. Au début, je cherche ma mère, elle n’est pas là, j’arrive en retard, elle est déjà repartie. J’avais envie qu’on sente mes maladresses, le fait que je ne suis pas prête. C’était une manière pour moi de raconter aussi tout le temps qu’on a pu passer ensemble à essayer de renouer un lien. Çà se ressent à travers ces petits plans. Il y a une scène où elle se maquille, où on sent qu’on a vraiment réussi à se regarder l’une et l’autre.

Un nouveau regard

Je pense que mon décalage de regard vient de la manière dont j’ai pu évoluer aussi. J’avais besoin d’exorciser le regard de mon père qui a été posé, depuis ma naissance jusqu’à ce qu’il arrête de filmer, sur notre mémoire familiale. C’était hyper important de sortir du regard de mon père.

En même temps, je n’ai pas voulu le censurer. Il y a quelque chose d’assez touchant de voir l’impuissance de mon père face à ma mère qui tombe en dépression devant sa caméra, lui qui cherche à la filmer comme pour la retenir, ou peut-être se protéger de la réalité de la famille qui est en train d’exploser.

Même si cette mémoire est prise en charge par le regard masculin de mon père, que je sens qu’il y a du male gaze, aujourd’hui, il y a une émotion, une humanité, une fragilité aussi que je voulais révéler. Qu’on sente en parallèle l’évolution de nos deux regards, celui de mon père et le mien.

Le féminisme

Au début, j’étais surtout très en colère contre tout le monde, contre ma mère, contre la manière dont mon père m’écoutait. A force de me confronter à ce que j’avais filmé, j’ai commencé à sentir d’autres choses. Puis, il y a eu le confinement. Le projet s’est mis en pause. Là, j’ai commencé à m’éveiller sur le féminisme, à lire plein de livres, à regarder des films, à écouter des podcasts.

J’ai senti que ce qu’avait traversé ma mère, ça ne mettait pas en colère que moi, mais que ça touchait beaucoup d’autres vies de famille. Finalement, le « vrai coupable », c’est le patriarcat. Je me suis dit que mon père, lui-même était pris dans ce système. Quelque part, son aveuglement, c’était aussi parce que lui-même était pris dans des injonctions qui le dépassaient.

Après avoir fait ce pas de côté, j’ai pu écrire le film mais sans faire de mon père le bourreau, sans victimiser non plus trop ma mère. J’ai essayé de rester dans cette tendresse et dans cette compréhension des uns et des autres.

Un père en activité

A l’époque, mon père avait encore du mal à reconnaître qu’il y avait quelque chose d’assez inégal, une forme de machisme, enfin de sexisme, mais inconscient entre eux. Dans la scène de l’antenne, on sent qu’il reste dans une forme de déni, mais peut-être qu’il commence le chemin à ce moment-là dans sa tête. Mais, je respecte sa pudeur. Là il n’était pas prêt à en parler, donc je n’ai pas voulu le forcer à le confronter davantage. Je me suis dit que le reste du film pourra peut-être l’éclairer aussi.

Et votre frère

Je voulais vraiment avoir le point de vue de Ferdinand, mon frère, son regard sur notre mère, mais j’ai très vite senti qu’il n’avait pas fait ce chemin lui-même. Et alors j’ai compris qu’en fait il s’agissait surtout d’un trio entre ma mère, mon père et moi. Je me suis sentie un peu gênée de l’embarquer malgré lui là-dedans. On avait fait quelques scènes mais je sentais qu’il était mal à l’aise, pas vraiment dedans. Par contre, pour la musique il a vraiment été très enthousiaste. Il voulait revenir sur toute notre histoire et notre enfance à travers sa marque sensible comme ça dans la musique.


J’espère que ce sera une belle séance qui suscitera beaucoup de questionnements. Après les projections, des femmes de la génération de ma mère sont venues me voir un peu en cachette, en pleurs, m’ont serré dans leurs bras me disant : « merci, si seulement mes enfants pouvaient me voir comme vous voyez votre mère aujourd’hui. » Faustine CROS

Entretien réalisé en visio par Natalia GOMEZ-CARVAJAL, Adrien DUTERTRE et Jean-Luc LEBRETON.

Voir aussi article Confronter les archives au présent.

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