Fragments

Echange autour des films présentés à Revers : Anna, Hélène, Jade, Adrien et Jean-Luc, membres des Notes de Comptoir.

Les films d’Avi MOGRABI sont construits autour d’un acte de parole.1

Le dialogue

– Dans le film Dans un jardin, je suis entré, Avi, Juif israélien invite son ami Ali, Palestinien à faire ce film, à coopérer avec lui. C’est la naissance d’un dialogue.

– Ce qui est chouette, c’est qu’Ali, par confiance, accepte de jouer le jeu et de se lancer dans cette histoire-là.

– Il dit une phrase très forte, « si jamais je meurs, qu’est-ce que tu vas garder comme image de moi, qu’est-ce que tu vas laisser dans ce film ? » C’est la question de l’éthique, de ce qu’on peut faire avec l’autre, de la représentation de l’autre à donner à voir.

Yasmine

– Yasmine est aussi un personnage très intéressant, peut-être l’avenir. Elle maîtrise les 2 langues et les 2 cultures. Elle est très lucide tout en étant très jeune. Elle est mise dans une situation d’enfermement…

– C’est aussi la situation que vivent les enfants palestiniens régulièrement.

– Yasmine vit les deux positions. Elle subit le racisme.

– Elle a longtemps caché que son père était arabe. Elle dit « moi on ne m’embête pas trop», peut-être parce que sa mère est juive. Dans la religion juive, la figure de la mère est hyper importante.

La parole écrite

– Avi Mograbi essaie de renouer un lien entre ces 2 peuples qui s’affrontent depuis de longues années. Peut-être que la seule manière serait d’instruire un dialogue et d’aller dans toutes les strates de la parole.

– Ce lien est difficile non seulement en raison de l’histoire des peuples mais aussi des textes qui la racontent.

– Dans Pour un seul de mes deux yeux, l’histoire de Samson, de Massada permet de créer une propagande hyper-conservatrice. On peut faire ce qu’on veut de l’histoire.

– Cela questionne pourquoi Israël agit comme cela avec les Palestiniens. Je pense à la 1ère scène où les touristes ferment les yeux. Quelqu’un dit «j’entends les enfants crier ». J’ai immédiatement pensé aux images qu’on voit sur les réseaux sociaux en ce moment. Si tu enlèves israéliens/romains et que tu mets oppresseurs/oppressés c’est le même schéma aujourd’hui.

– Massada était un siège. Actuellement, les assiégés ce sont les palestiniens. Ce sont eux qui sont cernés, cloîtrés, parqués.

– Mograbi utilise aussi l’histoire pour comprendre ce qui se passe actuellement. (comme il le dit dans son entretien)

Victime ou bourreau

– Le peuple juif a été victime de la Shoah. Actuellement, ce sont eux les bourreaux. Comment peut-on passer de victime à bourreau ? Dans Ghost Hunting, le réalisateur en distribuant les rôles, prisonnier ou geôlier, montre que la ligne est fragile entre ces deux positions.

Quand Mograbi filme ces jeunes soldats, on a en face de nous des êtres humains qui sont mis dans la position de bourreau…

– Dans les témoignages des 54 premières années, le temps a passé. Ce que tu vis quand tu es jeune, que tu as 18 ans et que tu es incorporé dans un service militaire obligatoire, tu n’en es pas forcément fier. Mais, ils n’ont pas tous la même parole. Certains minimisent les actes de vexation.

Absurdité
– Il y a cette scène terrible où ces enfants attendent pour rentrer chez eux. C’est là qu’Avi Mograbi s’énerve. Tout le long du film, il reste à l’écoute avec une certaine réserve et là il s’en prend à eux d’une manière frontale. Cette parole n’apporte rien car les militaires remontent dans leur véhicule et les enfants restent derrière la grille à attendre.

– Il est face à une parole contraignante dénuée de sens.

– Une absurdité mais qui sert la cause israélienne ultra-conservatrice.

– Dans les 54 premières années, on parle des auteurs des attentats-suicides qui touchent l’armée israélienne, mais il y aussi des victimes innocentes. A quel point le fait d’être privé de liberté t’autorise à tuer n’importe qui du peuple que tu considères responsable de ta situation ? Un enfant d’une famille anti-sioniste peut aussi être victime. Israël n’a pas de réponse militaire à ce type d’actions. Que peut-on faire ?

La parole témoignage

– Dans Pour un seul de mes deux yeux, Avi dit : « c’est un documentaire. Il montre ce qui se passe vraiment. Ce n’est pas une histoire inventée. » On est dans le témoignage. Mograbi ne se fait peut-être pas d’illusion. Le film ne va pas changer les choses mais en revanche il témoigne d’une réalité. Il montre la violence du quotidien.

– Peut-être que l’idéal est ce que représente le dialogue dans Dans un jardin je suis entré. Par le prisme du cinéma, le dialogue qu’il a avec Ali est un dialogue merveilleux. Il n’est pas linéaire.

– Il accepte les contradictions, les idées divergentes.

– Il nous dit « mais c’est possible. Regardez c’est possible. On peut…»

Une parole pour terminer

– Avant de terminer, je voudrais évoquer l’aspect esthétique des images tournées en pellicule qui ponctuent Dans un jardin, je suis entré. Ce dialogue raconte quelque chose de cette déchirure. Des moments très beaux à la fois nostalgiques et poétiques.

– C’est beau de conclure avec la parole poétique.

Dans un jardin, je suis entré

Pour sentir le parfum des fleurs

Et consoler mon âme en peine

Chanson d’Asmahan dans le film Dans mon jardin je suis entré

  1. Du parti pris des lieux dans le cinéma contemporain, Corinne Maury Hermann 2018 ↩︎

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